LE REGARD DE CLAUDE SAMUEL : La famille Tran – La cithare à seize cordes

Le Regard de Claude Samuel
Tran Van Khe, virtuose de la cithare à seize cordes (DR)
Tran Van Khe, virtuose de la cithare à seize cordes (DR)

La famille Tran – La cithare à seize cordes – La Cinquième Symphonie de Beethoven – Adrienne Lecouvreur, l’amoureuse empoisonnée – Fin de saison

C’est un grand musicien, un homme admirable qui vient de disparaître à l’âge de 93 ans ; un homme, de surcroît, qui a passé l’essentiel de son existence dans notre pays ; respecté pour sa vaste culture et son talent d’interprète. Mais il n’interprétait pas Schubert, ni Beethoven ; il était vietnamien et jouait des instruments dont la pratique n’est pas enseignée dans nos conservatoires.

Il s’appelait Tran Van Khe ; son arrière grand-père, Tran Quang Tho, avait été musicien à la Cour de Hué ; son grand-père paternel, Tran Quang Diêm (« le plus doué », dit-il), jouait un luth piriforme à quatre cordes et inventa un nouveau système de notation par tablatures avec des indications de hauteur, de durée, de la matière d’attaquer et de toucher les notes ; quant à son père, il excellait dans le don doc huyên (monocorde) et le dàn kim.

Tran Van Khe, comme il le raconte dans un passionnant numéro de La Revue musicale publié en 1987 et sans doute difficile à trouver dans nos Fnac, entreprit dès son enfance l’étude de cet art subtil. « À cinq ans, je connaissais les pièces courtes du répertoire traditionnel pour le luth en forme de lune. À six ans, j’ai commencé à jouer du dàn cò (vièle à deux cordes) et à douze ans, le dàn tranh (cithare à seize cordes). »

 

Le plus beau tango du monde

Comme chez les Bach, famille oblige ! Mais chez les Tran, il fallait jongler avec les aléas d’une période politiquement troublée, et se faire ensuite accepter en Occident. Donc, le jeune Tran Van Khe, après avoir dirigé dans son lycée d’Hanoi un orchestre de variétés (au répertoire : certaine Valse câline, Le plus beau tango du monde et une rumba d’un ami qui avait pris le nom de Vincent Phuoco par admiration pour Vincent Scotto…), se posa la question : n’est-ce pas le moment de rénover et de moderniser la musique traditionnelle du Vietnam ?

Il apprit donc tout seul le piano (avec la fameuse Méthode Rose) et commença à jouer les Sonates de Clementi : « Je m’enfonçais, résolument et avec toute l’énergie de ma jeunesse, dans le chemin de l’occidentalisation de la musique vietnamienne. » Et c’est à Paris, où il gagna sa vie en chantant dans un cabaret de la rue Pierre Charron, qu’il eut « une prise de conscience » : « Je donnai mon piano à la fille d’un ami, le peintre Mi Thu. Je me suis remis à jouer du dàn co, vièle à deux cordes… » C’est à Paris aussi qu’il se lança courageusement dans la rédaction d’une thèse de doctorat sur la musique traditionnelle du Vietnam qui fait autorité. Puis ce fut la voie royale : le CNRS avait besoin de lui.

Pendant un grand demi-siècle, Tran Van Khe chercheur, commentateur, interprète, auteur de livres et producteur de disques se battra pour la survie d’une culture menacée traquant dans les campagnes, comme Bartók, les dernières traces d’une musique multi-centenaire.

Une des spécialités du Vietnam : les marionnettes sur eau, auxquelles Tran Van Khe a consacré un joli petit ouvrage publié par la Maison des Cultures du Monde.

« Ta-ta-ta-tâaa… »
C’est au cours de l’une de nos nombreuses rencontres devant un micro que cet homme d’esprit me raconta l’histoire d’un de ses amis vietnamiens débarquant à Paris qu’il emmena au concert pour entendre la Cinquième Symphonie de Beethoven. À la fin, Tran Van Khe demanda à l’ami s’il avait aimé :
– Euh…
– Tu n’as rien aimé ?
– Si, il y a un moment que j’ai aimé…

Tran Van Khe fredonne le thème du dernier mouvement : « Non ! Avant ! » et il revient en arrière jusqu’au fameux début du premier mouvement « ta-ta-ta-tâaa… » :
– Ce que j’ai aimé, c’était encore avant.
… lorsque les musiciens s’accordaient !

Dans les musiques traditionnelles en général, et celles d’Asie en particulier, on ne voit pas l’intérêt de faire jouer un ensemble de musiciens à l’unisson… Chaque culture a ses codes, ses  conventions, ses sensibilités et ses pratiques. C’est ce que Tran Van Khe s’efforça de nous enseigner…

Les galants se précipitaient dans les entractes de la Comédie française.

Un bouquet de violettesMagnifique, dit-on, dans Corneille et Racine, Adrienne Lecouvreur fut une des gloires du théâtre français au temps de Louis XV le Bien-aimé. Elle fut courtisée, collectionna les amants parmi lesquels l’inconstant Maurice de Saxe, futur maréchal de France, dont elle fut passionnément amoureuse. Mais elle avait une rivale en la personne de la Princesse de Bouillon, laquelle lui fit parvenir un bouquet de violettes fanées dont le parfum dégageait un poison mortel, et elle en mourut dans sa trente-huitième année.

Se non è vero, comme disent nos amis italiens, è bene trovato, si bien trouvé — et peut-être vrai, d’ailleurs, comme le soupçonnait son tendre ami Voltaire — que la triste fin de notre illustre Phèdre inspira une pièce à Eugène Scribe et Ernest Legouvé où la grande Rachel incarna un rôle à sa mesure ; quant à Sarah Bernhardt, elle fut Adrienne à la scène et même à  l’écran…

Francesco Cilea (1866-1950), le compositeur qu’une tragédienne amoureuse fit passer à la postérité (D.R.)

Une production vagabonde

Quelques auteurs d’opéras s’occupèrent aussi d’Adrienne Lecouvreur : un certain Edoardo Vera et les non moins oubliés Tommaso Benvenuti et Ettore Perosio. Vint enfin, à l’aube du XXe siècle, Francesco Cilèa dont le nom serait passé à la trappe sans cette Adrienne Lecouvreur créée le 6 novembre 1902 au Teatro Lirico de Milan (avec Caruso dans le rôle de Maurice de Saxe !), ouvrage en quatre actes que l’Opéra de Paris n’inscrivit à son répertoire qu’en 1993 dans la mise en scène de Jean-Luc Boutté avec Mirella Freni dans le rôle-titre, ouvrage qu’on vient de reprendre à Bastille dans une production vagabonde qui, de Vienne à San Francisco, a déjà fait les beaux soirs des fans d’opéra.

Sous l’effet du poison

Ce n’est, certes, pas cette production (signée David McVicar pour la mise en scène et Charles Edwards pour les décors) qui, malgré de somptueux costumes, s’inscrira dans nos mémoires, l’ensemble de l’opéra se déroulant à l’ombre d’un décor de théâtre sinon injustifié du moins particulièrement encombrant. Mais on était venu pour les voix, et ce fut magnifique.

Je ne parlerai pas de la très populaire Angela Gheorghiu que je n’ai pas entendue, mais de la bulgare Svetla Vassileva, qui vient de reprendre le rôle d’Adrienne pour les trois dernières représentations. Une artiste splendide – voix très souple, bien contrôlée, aux aigus éclatants et au murmure constamment perceptible, touchante de surcroît dans son malheur, bouleversante même au moment où elle vacille sous l’effet du poison de l’horrible Princesse de Bouillon, elle-même, l’Italienne Luciana d’Intino, cantatrice hautement méritante.

Que dire du Maurizio de Marcelo Alvarez, sinon qu’il chante parfaitement, mais qu’il donne, physiquement et dramatiquement, une piètre idée de nos héros militaires. Parfait également, vocalement et dramatiquement, le pauvre Michonnet d’Alessandro Corbelli.

Quant à la partition de Cilèa, bien dirigée par Daniel Oren, quoique pas spécialement fervent du vérisme italien, je l’ai écoutée agréablement, et même avec un certain plaisir.

Applaudissements plus que nourris. Ainsi s’achève la saison 2014-2015, la dernière préparée par Nicolas Joël. Bientôt, Stéphane Lissner sera sous les projecteurs. Ancien patron du Châtelet et du Festival d’Aix, ancien intendant de la Scala de Milan, il en a l’habitude…

Elle récite Phèdre devant la Princesse, gravement offensée… (Ph. Vincent Pontet – Opéra national de Paris)

Couv blog (2)Retrouvez la chronique de Claude Samuel dans le magazine Diapason de l’été 2015 :

« Ce jour-là, 8 novembre 1793 : Création de L’Institut national de musique, futur Conservatoire de Paris »

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